Manouches, Des Caravanes aux Pavillons. Avec l’installation de 170 familles manouches, gitanes et yéniches dans les années 1970, la cité du Polygone qui jouxte l’aérodrome de Strasbourg s’est forgée une nouvelle identité. En l’an 2000, ce quartier a été déclaré insalubre : la ville n’avait d’autres options que de bâtir sur le terrain 150 nouveaux pavillons. Ce projet de relogement des Gens du Voyage de Strasbourg est montré en exemple comme l’un des plus ambitieux et innovants en France et témoigne d’un intérêt pour ce quartier délaissé mais il vient aussi bousculer des coutumes séculaires ainsi que la poésie émanant de cette communauté : la vie au grand air, l’instinct du voyage, les fêtes familiales autour d’un barbecue, le respect envers les anciens qui ont toujours leur place parmi leurs lignées, des jardins agrémentés d’un noyer, d’un figuier, d’une fontaine et parfois d’un four à bois, la décoration des maisons avec des matériaux de récupération, l’immense terrain vague qui se prêtait joyeusement aux jeux des enfants… Alors que je photographiais les familles du terrain en 2016, pendant les six mois précédant la destruction de leur habitat, il m’a paru important d’exprimer leur sensation d’oppression qui accompagnait cette période lourde de sens à la charnière entre l’ancienne et la nouvelle vie. L’idée que leur maison construite de leurs propres mains, la plus ancienne datant de 1974, puisse disparaître brusquement sous des coups de pelleteuse éveillait en eux des sentiments contrastés : l’impuissance et l’immense tristesse prédominaient avec la sensation que l’on ne leur avait pas laissé le choix. Au sentiment d’extinction de liberté et d’effondrement d’une vie de bohème s’ajoutaient l’appréhension d’être plus surveillé et soumis à une normalisation administrative. Tous ont préservé fiévreusement des souvenirs, des photos, des pièces de vaisselle… Certains ont donné libre cours à leurs revendications en recouvrant leurs murs de graffitis. Selon la plus pure tradition tsigane, d’autres ont choisi de brûler leurs lits ou leurs armoires. La résistance s’est aussi imposée, ne pas quitter les lieux et puis tout détruire soi-même pour ne pas laisser à autrui le loisir de le faire et conserver l’illusion que l’on est encore maître chez soi. Si une sédentarisation forcée va de pair avec la fin du voyage n’est-il pas légitime de penser aussi à la dimension humaine d’un tel projet qui profite aux plus démunis en leur accordant l’hygiène et le confort ? Après tout, l’esprit tsigane n’est-il pas essentiel ? Pourquoi cette force d’âme insufflée par la simplicité et l’esprit de famille disparaitrait avec un nouveau mode d’habitation ? Si à ce jour, les Fils du Vent n’ont toujours pas adopté l’ensemble de nos valeurs c’est parce qu’ils ont jugé que certaines n’étaient pas supérieures aux leurs. Chacun peut comprendre la difficulté que cette population éprouve à se sédentariser et veiller à ne pas porter atteinte aux valeurs immuables qui forgent l’identité tsigane et peut-être même s’en inspirer.